Cités corsaires & patrimoine maritime

Interview de Gilles CHATRY de Ifremer : Valoriser le patrimoine intellectuel et les archives de la recherche maritime

Gilles, vous avez contribué à créer en 2006 le service Archives et Patrimoine Intellectuel de l’Ifremer après un parcours d’ingénieur et d’informaticien : qu’est-ce qui vous a convaincu que le patrimoine intellectuel de la recherche maritime méritait un service dédié,...

9 juillet 2026 6 min de lecture
Interview de Gilles CHATRY de Ifremer : Valoriser le patrimoine intellectuel et les archives de la recherche maritime

Gilles, vous avez contribué à créer en 2006 le service Archives et Patrimoine Intellectuel de l’Ifremer après un parcours d’ingénieur et d’informaticien : qu’est-ce qui vous a convaincu que le patrimoine intellectuel de la recherche maritime méritait un service dédié, et comment résumeriez-vous aujourd’hui votre mission au sein de l’institut ?

Au départ, c'est le président de l'Ifremer qui, venant de prendre ses fonctions en 2005, s'est rendu compte qu'il n'y avait pas de service Archives dans l'institut. Il a chargé le directeur juridique de définir le poste d'archiviste et a lancé une procédure de recrutement. Dans certains organismes comme le CNRS, :c'est à l'occasion d'un anniversaire de la création de l'organisme que la présence d'un service archives s'avère nécessaire. Pour l'Ifremer c'était le besoin d'un service qui puisse renseigner sur l'histoire au sens large de l'institut. Ma mission aujourd'hui est justement d'être référent pour l'histoire de l'Ifremer, de collecter et valoriser les archives, d'envoyer les plus importantes aux Archives nationales.

La découverte en 2003 des 150 albums de photographies aériennes du littoral français (1919-1958) est devenue emblématique de ce patrimoine scientifique exceptionnel : pouvez-vous nous raconter concrètement comment ces archives ont été retrouvées, puis valorisées, et en quoi elles ont changé le regard des chercheurs sur l’évolution des côtes françaises ?

Les albums de photographies aériennes ont été confiées par le SHOM à l'Ifremer. C'est le service SISMER (Systèmes d'Informations scientifiques de la Mer) qui les a numérisées et traitées notamment en relation avec des communes du littoral. Elles ont permis de mesurer l'évolution du trait de côte.

L’Ifremer hérite d’une histoire complexe, entre le CNEXO, l’ISTPM et les mutations de la recherche océanographique depuis les années 1980 : comment travaillez-vous, par les archives, à reconstruire et à rendre intelligible cette mémoire institutionnelle pour les scientifiques d’aujourd’hui, mais aussi pour les décideurs publics et la société ?

Les archives sont indispensables pour reconstruire l'histoire de l'institut depuis Napoléon III et Victor Coste pour l'ISTPM, le général de Gaulle pour le Cnexo (voir mon livre "Il était une fois l'Ifremer" aux éditions Quae). 10 000 boites et cartons ont été collectés et décrits depuis l'année 2006 de création du service. Des communications de ces archives sont faites chaque année (entre 20 et 30) aussi bien en interne à l'Ifremer qu'à l'extérieur. J'ai publié un livre plus récemment (2025) aux éditions Locus-Solus "Biologiste de la Mer. Lucien Laubier. La vie dans les grands fonds" qui est disponible en librairie.

Entre rapports techniques, carnets de bord de campagnes en mer, données numériques, photographies, films ou encore archives administratives, le patrimoine intellectuel de la recherche maritime est extrêmement hétérogène : quels sont, à vos yeux, les enjeux les plus délicats pour le collecter, le conserver et surtout le rendre exploitable dans la durée ?

Deux tiers au moins des archives sont conservées à Brest dans un bâtiment construit entre 2013 et 2017. La température au 2ème étage de 400 m² dédié aux archives est contrôlée avec un climatiseur entre 18 et 22 degrés Celsius. Cela permet de maintenir l'ensemble des archives dans un bon état.

Vous êtes à la fois responsable d’archives, auteur à l’Encyclopédie Universalis, contributeur aux Cahiers de l’Iroise et engagé à l’Institut français de la mer : comment ces différentes casquettes nourrissent-elles votre manière de valoriser les archives de l’Ifremer, et pouvez-vous citer un exemple concret où ce croisement des mondes académique, patrimonial et maritime a produit une mise en valeur particulièrement réussie ?

La valorisation des archives est importante. Faire connaitre l'océanographie, son histoire, ses résultats l'est également. L'ouverture vers d'autres mondes a permis de soutenir cette valorisation. Par exemple, pour l'Encyclopédie Universalis j'ai ajouté des informations relativement à un submersible du Cnexo, dans les Cahiers de l'Iroise publié un article sur l'apport des océanographes de l'Académie de marine. Ma fonction de vice-président du Comité Bretagne occidentale de l'IFM est très appropriée pour faire connaitre et diffuser sur l'Ifremer. L'exemple le plus marquant est peut-être ma triple contribution au numéro 525 de la Revue maritime à l'occasion des EMD (European Maritime Days) avec "La recherche européenne en océanographie depuis les années 1970", "La flotte océanographique française et l'Europe", "Jean Charcot, de Brest au Groenland".

Avec la massification des données numériques, l’intelligence artificielle, l’open science et la montée des enjeux climatiques et littoraux, comment imaginez-vous l’avenir de la valorisation du patrimoine intellectuel de la recherche maritime à l’Ifremer : quelles transformations majeures anticipez-vous, et de quoi faut-il se prémunir dès maintenant pour ne pas perdre la mémoire scientifique des océans ?

Aujourd'hui au niveau des archives une préoccupation est de ne pas perdre les documents et données anciennes qui peuvent s'avérer très importantes pour la recherche. Les données doivent être le plus possible conservées car elles pourront être réutilisées dans l'avenir avec des moyens, comme ceux cités dans la question beaucoup plus avancés et puissants.

Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes chercheurs, ingénieurs et étudiants qui travaillent aujourd’hui sur la mer : que leur diriez-vous sur l’importance de documenter, archiver et partager leur travail pour que les générations futures disposent d’un patrimoine scientifique maritime riche et exploitable ?

Il est impératif de conserver des traces des travaux effectués comme les campagnes à la mer, les travaux de laboratoire ou sur le terrain. Comme ils ont utilisé des travaux de chercheurs qui ont œuvré avant eux, les chercheurs, ingénieurs et étudiants doivent documenter, archiver et laisser à leurs successeurs de la matière pour leurs recherches. Il est important aussi de s'intéresser à l'histoire (de l'océanographie, de l'Ifremer et de ses ancêtres,etc.) et de ne pas oublier toutes celles et tous ceux qui ont travaillé dans leur thématique depuis de nombreuses années.

Pour en savoir plus : https://wwz.ifremer.fr